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Pré-éclampsie et éclampsie : briser la chaîne des décès maternels évitables

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Prise en charge d'une victime d'éclampsie avec une HTA supérieur à 16 cmHg

Pendant la grossesse, certains signes peuvent sembler banals avant de basculer en urgence vitale. Hypertension, maux de tête, troubles de la vision, douleurs lombo-pelviennes ou œdèmes peuvent annoncer des complications graves comme la pré-éclampsie et l’éclampsie. Au Togo, leur prise en charge reste un enjeu majeur de santé maternelle et néonatale. Pourtant, une partie des décès pourrait être évitée grâce à un suivi prénatal précoce, un dépistage des facteurs de risque, une information des familles et une réponse médicale rapide et adaptée. Dans ce dossier, Focus Infos donne la parole aux survivantes, aux professionnels de santé et aux acteurs de la société civile. Tous soulignent la nécessité de renforcer cette chaîne de survie. Avant toute chose, à quoi renvoient ces deux pathologies ?

La pré-éclampsie est une hypertension artérielle associée à une protéinurie survenant à partir de la 20e semaine d’une grossesse. Selon l’OMS, l’éclampsie en constitue la forme la plus sévère : elle se manifeste par des convulsions chez la femme enceinte ou en post-partum et constitue une urgence vitale.

Éclampsie : Kayissan et Robertine racontent l’épreuve qui a bouleversé leur vie

À plus de 35 ans, Kayissan, portant une quatrième grossesse, voit son état se compliquer dès le cinquième mois. En proie à une hypertension, des douleurs lombo-pelviennes, des troubles du sommeil et des œdèmes, sa tension grimpe à 16, puis à 18 au sixième mois, avec une forte présence d’albumine dans les urines. Hospitalisée, elle connaît une amélioration avant de voir son état se dégrader à nouveau.

Kayissan, survivante d’éclampsie  »sévère »

Au septième mois, les douleurs s’intensifient et sa vision se brouille. Référée au CHU Sylvanus-Olympio (CHU S.O) pour une « éclampsie sévère », sa tension atteint, selon son témoignage, 23 cmHg. Une césarienne est pratiquée et Kayissan passe près de deux semaines en réanimation. Son bébé, ‘’prématuré’’, est pris en charge en néonatologie avant de retrouver sa mère. Plusieurs mois après, elle dit rester marquée psychologiquement : « Je suis devenue très émotive. À la moindre chose, je stresse. J’ai aussi peur ».

Robertine, 38 ans, a vécu une éclampsie en février 2026, au dernier mois de sa grossesse. Sa tension oscillait entre 19 et 22 cmHg, accompagnée d’une détresse respiratoire. « J’ai subi une césarienne, mais l’enfant est né mort », témoigne-t-elle, encore bouleversée.

Une course contre la montre

Les histoires de Kayissan et de Robertine illustrent la rapidité avec laquelle une hypertension artérielle au cours de la grossesse peut devenir dramatique.

Le Professeur agrégé Akila Bassowa, chef du service de gynécologie au CHU Campus, garde notamment le souvenir d’une patiente d’une vingtaine d’années prise en charge à Kara en 2012. Elle avait développé une pré-éclampsie très grave, avec une atteinte du foie et une insuffisance rénale.

Malgré les traitements, sa tension demeurait difficile à contrôler. Une césarienne est pratiquée, mais la patiente décède après l’intervention parce qu’il y avait une insuffisance rénale. « Les reins ne répondaient pas », relate, avec regrets, le gynécologue. L’absence de possibilités de dialyse à Kara avait compliqué sa prise en charge.

En 2026, une autre jeune femme lui a été référée alors qu’elle convulsait dans un taxi. Malgré son transfert au CHU S.O, elle décède.

Ces situations illustrent une même réalité : face à la pré-éclampsie sévère et à l’éclampsie, le diagnostic précoce, la stabilisation de la patiente, l’accès aux soins spécialisés et la disponibilité d’un plateau technique adapté peuvent être déterminants.

Pré-éclampsie et éclampsie : quand l’hypertension devient une urgence vitale

L’éclampsie tend à devenir une cause majeure de mortalité maternelle au Togo, selon le Professeur Bassowa. « Elle tend à supplanter l’hémorragie de la délivrance, qui est la première cause de mortalité », explique-t-il. Au Togo, le ratio de mortalité maternelle est de 401 pour 100 000 naissances vivantes (EDST III). « Il faut noter que 75 % des décès maternels sont dus à des causes obstétricales directes évitables dont la pré éclampsie/éclampsie occupe 24 % selon le Plan SRMNIA 2024-2027 », partage, pour sa part, Mme Awoussi Akossiwa, Sage-femme d’Etat de santé publique, chargée des soins obstétricaux et néonataux essentiels à la Division santé maternelle et infantile/planification familiale (DSMI/PF).

Professeur agrégé Akila Bassowa, chef du service de gynécologie au CHU Campus

Pour comprendre l’éclampsie, il faut d’abord revenir à la pré-éclampsie. A partir de la 20e semaine de grossesse, une hausse de la tension artérielle chez une femme jusque-là non hypertendue peut correspondre à une hypertension gestationnelle. « Ce n’est pas encore la pré-éclampsie », précise le Professeur Bassowa.

La situation devient plus préoccupante lorsque l’hypertension s’accompagne notamment de protéines dans les urines (protéinurie). À partir d’un certain seuil, elle devient une pré éclampsie, dont le pronostic est plus grave. Celle-ci peut évoluer vers l’éclampsie, caractérisée par l’apparition de convulsions. « L’éclampsie, c’est la pré- éclampsie plus les convulsions », résume le spécialiste.

L’éclampsie constitue une urgence vitale pour la mère et l’enfant. « Le vrai traitement, c’est de faire accoucher la dame très vite », explique-t-il. Lorsque l’éclampsie survient avant terme, la prise en charge est plus complexe en raison des risques liés à la prématurité. « Si tu n’opères pas, tu risques de perdre la vie de la maman ; si tu opères, tu n’es pas sûr de récupérer le bébé », souligne le gynécologue.

Des complications qui peuvent engager le pronostic vital

La pré-éclampsie et l’éclampsie peuvent entraîner de graves complications : accident vasculaire cérébral, coma, atteintes du foie et des reins, œdème aigu du poumon ou troubles de la coagulation.  Le syndrome HELLP constitue également une complication sévère de la pathologie. Il associe notamment une destruction des globules rouges, une baisse des plaquettes et une atteinte hépatique.

Certains signes doivent alerter avant la crise convulsive : troubles visuels, apparition de « mouches volantes », baisse ou perte de la vision, bourdonnements d’oreilles, douleurs épigastriques ou abdominales. « Si vous négligez tous ces signes, vous pouvez être surpris d’un moment à l’autre par une crise », avertit le Professeur Bassowa.

En post-partum, la vigilance doit se poursuivre jusqu’à six semaines après l’accouchement. Les mêmes signes d’alarme peuvent révéler une éclampsie tardive. « N’hésitez pas à contacter votre sage-femme ou votre médecin pour tout symptôme inquiétant : il vaut mieux consulter pour rien que passer à côté d’une urgence », conseille, pour sa part, Olivier Menir, docteur en pharmacie. Ainsi, toute élévation tensionnelle persistante au-dessus de 140/90 mmHg nécessite un avis médical dans les 24 heures. Si la tension dépasse 160/110 mmHg, la consultation devient urgente. « N’attendez jamais que les symptômes s’aggravent : l’éclampsie peut survenir brutalement », prévient le pharmacien.

Pour le fœtus, les conséquences sont également importantes, notamment le retard de croissance, la souffrance fœtale chronique et la prématurité induite.

Retards d’évacuation : un obstacle majeur

Au-delà de la gravité de la maladie, les retards dans l’évacuation des patientes constituent un obstacle important. « Les problèmes que nous rencontrons dans la prise en charge, c’est beaucoup plus les retards d’évacuation », explique le Professeur Bassowa.

Certaines patientes arrivent à l’hôpital alors qu’elles convulsent ou sont déjà dans un coma postcritique. « Le fait qu’il y ait un retard de décision au niveau de la communauté pour venir très tôt à l’hôpital, cela nous embête un peu et assombrit le pronostic », souligne-t-il.

Le suivi prénatal précoce demeure un défi. En 2025, 89,28 % des femmes enceintes ont eu un premier contact avec les services prénatals, mais seules 18,79 % avaient commencé leur suivi avant 12 semaines d’aménorrhée, selon Mme Awoussi Akossiwa de la DSMI/PF.

Lorsque la pré-éclampsie est diagnostiquée, l’observance du traitement constitue un autre défi. Certaines patientes interrompent ou ne prennent pas correctement les médicaments prescrits, ce qui peut favoriser l’évolution vers l’éclampsie.

La césarienne subventionnée : un acquis, mais pas une réponse à tout

La subvention des kits de césarienne facilite l’accès aux soins d’urgence. « À l’époque, le matériel coûtait 76 000 F CFA. Combien de personnes peuvent se le payer en urgence ? […] Mais maintenant que les kits sont subventionnés, dès que nous avons ce type de cas, on les prend en charge en même temps », explique le Pr Bassowa.

Mais cette subvention ne suffit pas lorsque des complications rénales, hépatiques ou respiratoires sont déjà installées. Certaines patientes doivent alors être transférées vers des unités de réanimation spécialisées.

Le manque d’équipements néonatals complique aussi la prise en charge des prématurés. Au moment de l’entretien, le CHU Campus ne disposait que de deux couveuses, selon le Pr Bassowa. « Deux couveuses, ça veut dire que si deux prématurés les occupent, quand un troisième cas survient, vous faites comment ? Ça embête », se désole-t-il.

Une urgence vient d’ailleurs interrompre notre discussion. Une patiente souffre d’une pré-éclampsie compliquée d’un décollement prématuré du placenta. Sa grossesse est estimée à environ sept mois et demi. Une césarienne est réalisée et le nouveau-né, pesant 1,5 kg, est référé. Il décède malheureusement par la suite.

Le personnel médical, un maillon aussi important que l’équipement

Les ressources humaines constituent un autre défi. Selon le Dr Bingo M’Bortché, président de la Société des gynécologues-obstétriciens du Togo (SGOT), et responsable de la clinique principale de l’Association togolaise pour le bien-être familial (ATBEF), le pays compte environ 120 gynécologues-obstétriciens togolais, dont plus des trois quarts exercent dans le secteur privé. Le secteur public compte ainsi une quarantaine de spécialistes.

Dr Bingo M’Bortché, président de la Société des gynécologues-obstétriciens du Togo et responsable de la clinique principale de l’ATBEF

Or, les structures de Soins obstétricaux et néonatals d’urgence (SONU-CI et SONU intensifs) ont besoin de trois à quatre gynécologues pour assurer les gardes et la continuité des soins. Le pays en compte 32, d’après le gynécologue. Selon les spécialistes interrogés, l’effectif de 120 gynécologues reste insuffisant pour couvrir les besoins du pays. Le constat est également partagé par le Dr Gilbert S. Tsolenyanu, secrétaire général du Syndicat des praticiens hospitaliers du Togo (SYNPHOT), qui appelle le ministère de la Santé à « trouver des solutions ».

Pour Dr Diallo Fatoumata Binta Tidiane, ancienne représentante résidente de l’OMS au Togo, les équipements ne suffisent pas sans personnel capable de les utiliser. Former, recruter, retenir et mieux répartir les spécialistes constitue donc un enjeu de survie maternelle.

La lutte contre la pré-éclampsie et l’éclampsie relève aussi des Droits en santé sexuelle et reproductive et de la planification familiale (DSSR/PF). Pour le Dr M’Bortché, responsable de la clinique principale de l’ATBEF, toute femme confrontée à une complication de grossesse a droit à une prise en charge appropriée. La santé reproductive inclut ainsi l’accès à l’information, à la contraception, à la planification familiale et aux soins pendant la grossesse.

Contraception et éclampsie : pas de lien de causalité établi

Certaines femmes associent parfois l’utilisation de méthodes contraceptives à la survenue de complications obstétricales. Kayissan, par exemple, rapporte qu’un professionnel de santé aurait expliqué à son mari que sa crise d’éclampsie était liée à l’utilisation de pilules contraceptives. Cette allégation est rejetée par les spécialistes interrogés.

« Il n’y a pas de cause à effet jusqu’à ce jour concernant la planification familiale ou l’espacement des naissances et la survenue d’une éclampsie », affirme le Professeur Bassowa.

Le Dr Bingo M’Bortché abonde dans le même sens : « L’utilisation des méthodes contraceptives n’entraîne pas cette situation de la grossesse ». Selon lui, les facteurs de risque sont plutôt liés aux mécanismes de la grossesse et du placenta ainsi qu’à certaines caractéristiques maternelles, notamment les grossesses précoces ou tardives et certaines pathologies préexistantes.

Espacer les grossesses pour réduire certains risques

Si la contraception n’est pas considérée comme une cause de la pré-éclampsie ou de l’éclampsie, elle peut contribuer à réduire certaines situations à risque en permettant aux femmes de choisir le moment de leur prochaine grossesse et d’espacer les naissances.

« Les méthodes contraceptives contribuent énormément à réduire les complications liées à la grossesse », estime Dr M’Bortché. L’espacement permet notamment à la femme de récupérer après une grossesse et un accouchement et contribue à prévenir les grossesses précoces et celles survenant à un âge où certains risques obstétricaux augmentent.

Selon l’UNFPA, combler l’écart entre la demande et l’offre de planification familiale permettrait de réduire d’environ un tiers les décès liés à la grossesse ou à l’accouchement.

Au Togo, la prévalence contraceptive des méthodes modernes est de 24 % (rapport de track20,2023), tandis que les besoins non satisfaits sont estimés à 34 %.

Quand la baisse des financements menace les acquis en DSSR/PF

Le financement reste un enjeu majeur des DSSR/PF. Selon le Plan d’action national budgétisé de planification familiale (PANBPF) 2017-2022, plus de 82 % des financements provenaient des partenaires extérieurs, contre environ 9 % pour l’État et autant pour la société civile.

Cette dépendance fragilise les programmes en cas de retrait d’un bailleur. Le retrait de l’USAID a notamment entraîné l’arrêt prématuré d’ExpandPF, lancé en mars 2024 avec 49,5 millions de dollars pour couvrir 40 sites sanitaires et renforcer l’accès à la planification familiale.

Pour Apoété Zekpa, secrétaire général du Réseau des champions en plaidoyer pour le financement adéquat de la santé, le Togo doit accroître ses ressources nationales. Une baisse durable des financements pourrait notamment fragiliser les acquis en santé maternelle.

Prévenir plutôt que subir : les familles au cœur de la chaîne de survie

La prévention ne peut reposer uniquement sur les structures sanitaires. Pour la sage-femme Awoussi Akossiwa, les familles et les communautés constituent « un maillon essentiel de la chaîne de survie maternelle ».

Cela implique des consultations prénatales précoces et une bonne préparation à l’accouchement, notamment l’anticipation du transport, des frais éventuels et des besoins de la femme enceinte. La vigilance face aux signes d’alerte est également essentielle : une consultation rapide peut prévenir l’aggravation des complications.

Selon le Dr M’Bortché, la société civile peut contribuer à sensibiliser les femmes et les communautés, mobiliser des ressources et plaider pour la disponibilité des médicaments et équipements nécessaires.

Le renforcement des protocoles de prise en charge est aussi important. Les professionnels des structures périphériques doivent pouvoir reconnaître et traiter rapidement les complications avant une éventuelle évacuation. Des études supplémentaires restent enfin nécessaires pour mieux mesurer l’ampleur de ces pathologies et leurs déterminants.

Former des urgentistes pour sauver davantage de vies

Pour le Professeur Bassowa, le renforcement des urgences obstétricales passe aussi par la médecine d’urgence. Des médecins urgentistes pourraient stabiliser rapidement les patientes avant leur orientation vers les services spécialisés.

Il propose de former à l’étranger une première cohorte d’une cinquantaine de jeunes médecins togolais, avec la garantie de leur retour au pays. Ils pourraient ensuite contribuer à structurer la médecine d’urgence et à former d’autres professionnels. Il plaide également pour cette approche dans les pays d’Afrique subsaharienne.

À terme, l’objectif serait de disposer d’urgentistes dans les principaux centres hospitaliers du pays. Pour le gynécologue, cette stratégie, associée à l’amélioration du plateau technique, pourrait contribuer à réduire la mortalité liée aux urgences obstétricales.

Ces propositions reposent sur une même nécessité : agir à tous les niveaux pour réduire les décès maternels et néonatals évitables liés à la pré-éclampsie et à l’éclampsie. Prévention, recours précoce aux soins, organisation des urgences et capacité de réponse des structures sanitaires doivent ainsi être renforcés.

Ecrit par Atha ASSAN et paru dans Focus Infos N°374