Face au changement climatique les maraîchers de Mboro font recours à l’agroécologie

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Repiquage d'une pépinière de tomates dans un champ à Mboro

Les agriculteurs de Mboro dans les Niayes au Sénégal, réputé zone d’approvisionnement de la ville de Dakar en produits maraîchers, vivent le même calvaire de changement climatique comme beaucoup d’autres producteurs de par le monde. Entre baisse de la quantité de pluie recueillie d’une saison à une autre, rallongement des saisons sèches, baisse du niveau des nappes phréatiques, dégradation des sols, coûts élevés des intrants chimiques, et baisses de la production, les paysans optent progressivement pour un retour à une pratique agricole de tradition ancienne en Afrique :  l’agroécologie. De fait, dans un contexte de changement climatique où les fertilisants chimiques avec leurs nombreux impacts sur la santé ont montré leurs limites, il ne semble plus avoir de choix que de pratiquer l’agroécologie. Reportage.

En cette fin de matinée de samedi 15 octobre, 4 jeunes garçons, sourire aux visages, repiquent une pépinière de tomate. A quelques mètres de ces braves se trouve un puits dont l’eau a servi quelques minutes visiblement avant notre arrivé à arroser de petits trous remplis à moitié de fumier. Encore quelques minutes de marche, des jeunes s’efforcent à arroser un vaste domaine complanté de culture maraichère et d’arbres fruitiers. Dans ces champs sont appliqués les pratiques agroécologiques, et sont en expansions, multiples systèmes d’irrigation en réponse à la problématique d’accès et de disponibilité d’eau dans la cuvette de Mboro. Nous sommes à Mboro, dans la région naturelle des Niayes, surnommée le « grenier a légumes » du Sénégal, une localité située à environ une centaine de kilomètres nord-ouest de la capitale Dakar. Une découverte dans le cadre des activités de visite de terrain organisées en marge des travaux la première Conférence mondiale des journalistes scientifiques francophones tenu à Dakar du 10 au 15 Octobre de cette année 2022.

Le climat change et bouleverse le système de production

À Mboro tout comme dans d’autres localités de la région des Niayes, les effets du changement climatique sont évidents. De fait, expliquent les chercheurs, la zone de Mboro fait face des dernières années à une rareté de pluies lié en partie aux caprices météorologiques. La grande sécheresse qu’a connu le Sénégal dans les années 1970-1980 aurait complètement bouleversé le système climatique et aussi agricole. Comme impact, l’eau, élément nécessaire pour le développement de l’agriculture se raréfie.

« Ici, les changements climatiques se manifestent par une baisse de la pluviométrie et pour conséquence la quantité d’eau dans les nappes phréatiques, a tendance à baisser d’années en années, de décennies en décennies. Cette baisse est liée au changement climatique mais aussi par l’utilisation excessif de la ressource en eau par les agriculteurs et d’autres usagers notamment pour l’extraction des mines de phosphates », explique Raphaël Belmin, chercheur à la Direction régionale Afrique de l’Ouest Zone sèche du CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) basé au Sénégal.

Dans ce contexte, les agriculteurs n’ont plus aucune maitrise de l’eau et du calendrier agricole. « Le problème de l’eau pour moi est difficile à cerner. Cette année, il y avait beaucoup de pluie et les récoltes sont bonnes mais l’année dernière, les quantités de pluies n’étaient pas conséquentes. En saison de bonne pluviométrie, les bassins de rétentions d’eau sont toujours remplis et on peut développer nos activités », confie Samba Dia, un ancien fonctionnaire reconverti en entrepreneur agricole.

« Il y a encore quelques années les eaux affleuraient et donc les agricultures pouvaient aménager facilement les espaces même en saison sèche sans souffrir de la disponibilité de l’eau. La pluviométrie était bonne, et les sols aussi adaptés à la culture maraîchère. Les conditions biophysiques étaient bonnes pour le développement de l’agriculture maraichère mais avec la pression démographique et le changement climatique, le sol se dégrade, l’eau est devenue un enjeu majeur, et produire pour satisfaire les besoins nationaux et d’exportations de produits maraîchers devient plus difficile », explique Moussa N’dienor, chercheur à l’Institut sénégalais de recherche agricole (ISRA).

Maitriser l’eau avec l’agroécologie

Face à la rareté de la ressource en eau et à la variabilité climatique, il faut une alternative pour préserver les ressources et assurer la production agricole.

« Nous sommes dans une zone horticole, et l’on pratique de l’agriculture irriguée.  L’avenir de l’agriculture dans cette zone dépend de la ressource en eau. Or, nous remarquons que l’eau a tendance à diminuer dans les nappes phréatiques. C’est un déclin qui est dangereux. Il y a des scénarios qui prévoient qu’à l’horizon 2040, l’activité de maraichage et d’horticulture pourrait disparaître », alerte Raphaël Belmin, du CIRAD.

Au-delà de l’enjeu de la maitrise de l’eau, émerge celui du maintien de la fertilité des sols qui est, et reste aussi un défi de maintien durable de la fertilité du sol. En réponse, les agriculteurs de Mboro choisissent progressivement l’agroécologie.

« Vous l’avez certainement remarqué. Nous sommes en train d’assister à un usage du fumier, du compost, pour permettre au sol d’être fertile sans apport d’engrais chimique », confie ce chercheur du Cirad.

Ce revirement vers ces pratiques agroécologiques de fertilisation du sol se justifie aussi par les limites de l’usage de l’engrais chimique.

« A court terme, l’utilisation des engrais chimique peut porter des résultats mais qui à long terme ne sont pas durable parce qu’ils ont tendance à détruire la fertilité naturelle du sol, et d’autre part, ces engrais ne seront pas toujours accessibles parce qu’ils vont avoir tendance à être de plus en plus chers. Dans ce contexte, s’il faut rentabiliser, les agriculteurs n’ont pas d’autres choix que de s’autonomiser de l’usage de ces engrais et se tourner vers les solutions locales comme le fumier, le compost, et adopter des techniques de productions adaptées », relève l’agroéconomiste Moussa N’dienor.

L’utilisation d’autres produits chimiques pour endiguer l’expansion des ravageurs, et insectes qui attaquent les cultures, est aussi fait au prix de la santé des producteurs et consommateurs ainsi que de la dégradation de la biodiversité.

Ainsi, de l’avis des experts, l’agroécologie reste la solution idéale pour les agriculteurs dans les Niayes et particulièrement ceux de Mboro.  « Je suis quasiment convaincu que l’agroécologie est la voix privilégiée pour l’innovation agricole dans Les Niayes », tranche Raphaël Belmin.

Comme Raphaël, les agriculteurs semblent prendre conscience que l’agroécologie ne devrait plus être une option mais un choix.

« Aujourd’hui comme il y a plus de personnes à nourrir, il n’y a plus de jachère, ce qui entraine la perte de la fertilité naturelle de la terre, et la diminution finale de la production dans nos terroirs. On tente de le compenser avec les engrais chimiques. Mais jusqu’à quand et à quel coût ? On ne sait pas mais ce dont on est sûr l’agroécologie ou le retour à nos pratiques ancestrales reste la solution », confesse Thierno Thioune, réputé agriculteur à Mboro.

Ainsi, l’enjeu de la transition agroécologique d’après Raphaël Belmin est d’accompagner l’agriculture vers des pratiques plus durable et plus résiliente au changement climatique. De fait, l’agroécologique permettra de mieux gérer la ressource en eau qui reste le principal problème dont font face les agriculteurs de Mboro depuis plusieurs années tout en permettant au sol de retrouver sa fertilité.

La co-conception du CIRAD

L’adoption de l’agroécologie quoique reconnue comme solution n’est pas encore pratiquée par la majorité des producteurs agricoles de Mboro.

« Aujourd’hui, nous sommes encore au balbutiement. Les pratiques agroécologiques sont marginales. Le peu de pratique qu’on trouve c’est l’utilisation du fumier, des biopesticides qu’on n’en trouve pas assez, c’est aussi la pratique de l’irrigation qui commence par s’étendre », témoigne Babacar Diba, Ingénieur agronome, spécialiste des questions d’agroécologie dans la zone des Niayes dans le cadre du projet Fair Sahel.

Pour la mise à l’échelle de ces pratiques, un accompagnement est fourni par les services techniques de l’Etat, les ONG, et les structures de recherche dont le CIRAD qui promeut une approche de co-conception des pratiques agroécologiques avec les agriculteurs.

« On conçoit avec les producteurs agricoles de nouvelles manières de produire qui sont plus agroécologique. Nous avons à cet effet des champs pilotes qui sont aussi des champs écoles dans lesquels nous faisons des formations et des expérimentations avec les agriculteurs », détaille Raphaël Belmin du CIRAD.

Cette approche de co-conception promue par le CIRAD s’inscrit dans le cadre du projet Fair Sahel qui vise une intensification agroécologique afin de rémunérer décemment les agriculteurs, nourrir sainement les populations, tout en protégeant les ressources naturelles.

De plus, le CIRAD accompagne activement les actions de la Dynamique pour une Transition Agroécologique au Sénégal (DyTAES), un réseau qui regroupe des organisations de producteurs, de consommateurs, de femmes rurales, des ONG, des institutions de recherches, des réseaux de la société civile, un réseau d’élus locaux, des entreprises entreprises dans le but de Promouvoir la transition agroécologique au Sénégal par le plaidoyer, la sensibilisation, le partage d’expérience et l’accompagnement des territoires en transition.

Charles KOLOU de retour de Mboro au Sénégal pour Focus Infos