Lunetterie médicale : le marché des opticiens inquiète la population

0
476

Dans de nombreux pays, comme au Togo, les troubles visuels tels que la myopie, l’hypermétropie et l’astigmatisme constituent des problèmes de vue courants nécessitant souvent le port de lunettes. Pour répondre à ce besoin de correction, de plus en plus d’établissements d’opticiens privés voient le jour sur le territoire national. Mais derrière cette multiplication se cache une réalité préoccupante : la plupart de ces structures opèrent sans autorisation légale, sans qualification professionnelle et proposent des services relevant de l’ophtalmologie, mettant ainsi en danger la santé visuelle des populations.

Le rôle principal de l’opticien est d’améliorer, de maintenir et de protéger la vision par la fourniture d’équipements optiques. Tout comme l’ophtalmologiste, il est un professionnel de la santé visuelle, mais sa fonction se limite à donner des conseils, à adapter, fabriquer, assembler, réparer et vendre des lunettes de vue, des lentilles de contact et des aides visuelles, à partir d’une ordonnance délivrée par un ophtalmologiste.

Ce dernier est le véritable médecin des yeux et de la vision, habilité à traiter et prévenir toutes les pathologies oculaires par des traitements médicaux, des chirurgies et des prescriptions de lunettes ou de lentilles de contact. Ainsi, les établissements d’optique installés un peu partout dans les villes devraient se spécialiser uniquement dans les fonctions assignées à l’opticien. Mais force est de constater que ce n’est pas le cas.

Usurpation de profession de la part des établissements d’opticiens

Au Togo, plusieurs établissements d’opticiens opèrent, parmi lesquels les plus connus sont Lapaire, Optique À Dieu la gloire, Krystal Optique, Divine Optique ou encore Iris Optique. Inscrites au Centre de formalités des entreprises (CFE), la plupart de ces sociétés mentionnent, comme objectif de création, le commerce général, le montage et la vente de verres et montures optiques, la réparation et l’entretien de lunettes ou encore le conseil et l’assistance en optique. Cependant, sur le terrain, ces structures offrent des services de consultation, de tests de vue et de prescription de lunettes. Ces pratiques sont contraires à l’éthique et à la déontologie, souligne le Dr Élie Abbey, ophtalmologiste et chirurgien : « Ces établissements de lunetterie optique empiètent sur le domaine réservé aux cabinets d’ophtalmologie. En réalité, un vrai centre optique qualifié, avec des agents formés, doit orienter un patient qui vient sans ordonnance vers un ophtalmologiste, car ce n’est pas à l’opticien de prescrire des lunettes. Ceux qui le font empiètent sur le champ de compétence des ophtalmologistes », insiste-t-il. Sauf si, au sein de ces établissements, des services ophtalmologiques sont véritablement proposés par des spécialistes, ce qui doit impérativement être spécifié lors de la déclaration de création de l’entreprise, comme l’a fait certains en mentionnant explicitement la « consultation ophtalmologique » dans leurs dossiers au CFE.

Au-delà de ces établissements relativement bien installés, d’autres vendeurs de lunettes, se présentant comme opticiens, opèrent dans des boutiques de fortune ou des stands de marché. Ils proposent des tests de vue sommaires et vendent des lunettes « prêtes- à-porter » à des prix défiants toute concurrence. « J’avais du mal à lire au tableau, alors je suis allé voir un opticien de quartier. Il m’a testé la vue avec une simple feuille et des lettres écrites à la main. J’ai acheté des lunettes à 15 000 FCFA », témoigne Romaric, étudiant à l’Université de Lomé. Des risques encourus par la population Selon le Dr Élie Abbey, l’une des causes de l’aggravation des problèmes de vision au Togo réside dans l’inadaptation des lunettes délivrées sans véritable ordonnance. « Certains patients arrivent avec des infections graves provoquées par des montures de mauvaise qualité. C’est une véritable bombe à retardement sanitaire », alerte-t-il.

L’étudiant Romaric en a payé le prix après avoir acheté ses lunettes chez un opticien de quartier : « Ces lunettes, au lieu de m’aider, m’ont donné de terribles maux de tête. Ma vue s’est encore détériorée. Finalement, j’ai consulté un vrai médecin qui m’a diagnostiqué un astigmatisme sévère », explique-t-il.

Même constat pour Rékia, victime d’une mauvaise prescription : « L’opticien m’a demandé de changer mes verres chaque année. Cela fait deux ans que je respecte la consigne en dépensant une grosse somme pour de nouvelles paires. Mais depuis, ma vue s’est aggravée : je ne vois plus bien de loin. Je n’ai pas les moyens d’aller chez un spécialiste, je me sens piégée », confie-t-elle.

Responsabilité des autorités engagées

La prolifération des établissements d’opticiens au Togo repose essentiellement sur le manque d’information de la population. Beaucoup de citoyens ignorent vers qui se tourner en cas de problème oculaire. Pour eux, il n’existe pas de différence entre un opticien, un ophtalmologiste et un simple vendeur de lunettes. Il suffit que la personne propose des « verres » pour bien voir, et le tour est joué. C’est sur cette méconnaissance que certains commerçants capitalisent pour abuser des patients.

Un autre facteur réside dans l’absence de contrôle sur le terrain par les autorités. « À ma connaissance, le ministère descente pour contrôler les lunetteries optiques », affirme un agent du ministère de la Santé, sous couvert d’anonymat.

Ce laxisme favorise la création anarchique d’établissements illégaux qui, pour la plupart, ne disposent ni d’agrément d’installation ou d’autorisation d’exploitation, ni de personnel formé en optométrie, ni de matériel adéquat pour établir un diagnostic fiable.

La responsabilité des ophtalmologistes est également engagée. « Nous avons une association appelée la Société togolaise d’ophtalmologie, mais j’avoue que nous n’avons pas l’habitude de sortir pour dénoncer ce mal qui gangrène la société », reconnaît le Dr Élie Abbey