La difficile gestion du phénomène de fille-mère au Togo

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L’annonce d’une grossesse à ses parents ou à son entourage est souvent difficile pour une adolescente. Que ce soit une élève ou une extrascolaire. La nouvelle est, aussi dans la plupart des cas, mal accueillie par les tuteurs. Focus infos fait un zoom sur la situation des filles mères au Togo et partage avec vous l’avis des acteurs de la société civile et professionnels de la santé sur la problématique.

Ida est âgée de 17 ans et en classe de terminale D dans une école publique à Lomé. A quatre mois de l’examen du Baccalauréat, en 2023, elle est tombée enceinte de Koffi, un de ses camarades de classe. La jeune fille vit chez sa tante maternelle en location de même que le jeune garçon qui lui, orphelin de mère, est chez son papa. « Elle m’a contactée vers midi pour avoir des conseils parce qu’elle ne savait pas comment gérer la situation. Certaines amies des deux élèves leur proposaient d’opter pour un avortement clandestin. Annoncer la nouvelle à leurs familles n’est pas aisé. », a confié Nathalie Adamado, une activiste en santé de reproduction qui a fini par jouer sur ses relations et a référé la jeune fille vers l’hôpital de Bè. Avec les conseils des sages-femmes du lieu et surtout l’exposition des risques d’un avortement, elle a finalement annoncé la grossesse à sa tante qui est rentrée en discussion avec la famille du jeune garçon. Le père de ce dernier, un docker au Port autonome de Lomé, a finalement accueilli l’élève enceinte. La jeune fille n’a pas pu poursuivre les cours de façon régulière et a échoué au Baccalauréat. Des cas comme celui de Ida sont nombreux. Ils sont recensés à tous les niveaux même au cours primaire. « Elle est en classe de CM2 et est tombée enceinte à l’âge de 13 ans dans une école primaire à Lomé. C’est au cours de leur examen blanc de CEPD qu’on l’a amenée qu’elle a mal au ventre. Après consultation, c’était une grossesse. Le ventre était tellement plat qu’on ne pouvait pas imaginer une grossesse à terme. L’adolescente était en travail d’accouchement. Elle a accouché par voie basse d’une fille prématurée de petit poids. Si ça devait arriver à terme, je ne pense pas qu’elle pouvait accoucher par voie basse », a témoigné Mme Améyo Tonyiké, sage-femme à l’hôpital de Bè.

Des grossesses à risque

Selon Dr Bingo M’Bortche, gynécologue et responsable de la clinique principale de l’Association togolaise pour le bien-être familial (ATBEF), lorsqu’une fille tombe enceinte avant 18 ans, on parle de grossesse précoce. Une grossesse qui, d’après le médecin, présente des risques aussi bien pour la santé de la femme que pour celle de l’enfant. « L’une des complications est le risque de rupture utérine. Cette femme qui n’a pas encore l’âge majeur qui tombe enceinte est sujette à un accouchement compliqué. Et le plus souvent, lorsque la grossesse arrive dans ces genres de situations, elle n’est pas acceptée et donc, toute l’attention n’est pas portée vers cette jeune fille enceinte. Cette dernière aura tendance à aller accoucher dans les milieux où on peine à trouver du personnel vraiment qualifié. Conséquence, c’est soit une rupture utérine, soit une fistule obstétricale », explique le médecin-gynécologue.  Ou encore faire le choix d’un avortement clandestin avec ses multiples conséquences et qui d’ailleurs, n’est pas autorisé au Togo. « Les complications de l’avortement sont la troisième cause de décès maternels jusqu’à hauteur de 16% au Togo », a-t-il indiqué.

En effet, une fille-mère, explique Mme AméyoTonyiké, c’est la jeune fille qui n’a pas encore l’âge de devenir mère. « Elle n’est pas mature pour porter une grossesse jusqu’à avoir un enfant. Elle n’a pas les capacités pour accompagner ou bien supporter un bébé et est encore sous la responsabilité de ses parents. En réalité, pour avoir une grossesse, il faut au moins avoir l’âge de 18 ans, c’est l’âge minimum que l’OMS et tous les autres partenaires recommandent. En-deçà de cet âge, c’est une grossesse à risque. Toutes les complications peuvent survenir au cours de cette grossesse. C’est pourquoi on dit que chaque fille devrait retarder sa première grossesse au moins à l’âge de 18 ans », conseille la sage-femme.

Un casse-tête familial

Que ceci concerne une élève ou une extrascolaire, la nouvelle d’une grossesse précoce n’est pas facile à digérer en famille. Evradine Amouzou, patronne couturière à Lomé, a eu sa première grossesse à l’âge de 14 ans en 2000 sur les bancs de l’école. C’était une de ses tantes, infirmière, qui a détecté les signes et a alerté la maman de la jeune fille qui a émis des doutes à propos de l’information aux premières annonces. « Mais quelques jours après, j’avais eu un mal de tête inhabituel accompagné de nausées. A l’hôpital, on m’a fait le test de grossesse et cela s’est révélé positif. Ma mère n’en revenait pas. Pour l’annoncer à mon père, c’était un casse-tête pour elle. Mon père a failli me tuer le jour où il a appris l’information. C’était un calvaire à la maison. Mon papa a imputé la responsabilité à maman en disant qu’elle est complice de la situation. Ce que j’ai vécu, je ne le souhaite à aucune fille. Même le chien de la maison avait plus de valeur que moi en cette période », a-t-elle raconté.

Les parents sont généralement déçus dans ces genres de situation au regard des investissements faits pour l’avenir de leur fille. « Le jour où j’ai appris que mon unique fille très brillante, en classe de 4ème est tombée enceinte, j’ai eu une trouille bleue toute la semaine. Je me suis senti désorienté. Tous mes projets pour elle sont tombés à l’eau. Certains de mes projets personnels sont touchés aussi. Elle est la grande sœur, son petit frère était au CM2 à l’époque et je projetais de faire un troisième enfant alors que je deviens subitement grand-père. Il n’y avait plus de l’ordre dans ma vie », s’est rappelé Pierre Kpatogbé, père de famille.

Des situations diversement gérées par les parents. Si certains malgré la déception accompagnent leur fille dans cette épreuve, d’autres se désengagent et abandonnent l’enfant. « Si tu as des filles, il faut s’attendre à cela surtout dans le monde d’aujourd’hui. Maintenant si ça arrive, il faut qu’elle assume. On ne refuse pas un enfant, même non désiré. Je souffrirai au départ mais à la longue, tout rentrera dans l’ordre avec la grâce de Dieu », conçoit Kossi Akakpo, père de trois filles. L’appréciation est différente chez Ayité Ayayi, électricien. « J’ai toujours prévenu mes filles dès qu’elles voient leurs premières règles : aucune d’entre vous ne va rester dans ma maison avec une grossesse. Je ne peux pas nourrir involontairement une bouche supplémentaire », a-t-il affirmé avec insistance. Quand les parents rejettent leur propre enfant et que la belle-famille aussi se désengage pour une raison ou une autre, ce sont les associations et Ongs qui supportent le fléau.

Parmi les Ongs qui apportent leur soutien aux filles-mères, on recense Afrique solidarité internationale (ASI-TOGO). La structure dirigée par Marthe N’Diaye, prend soin des personnes vulnérables et assiste des filles précocement enceintes. « Il y a en a qui viennent accoucher ici. Pour payer le carnet prénatal qui coûte 1000 FCFA, c’est un problème pour elles de même que les frais de consultations. On essaye d’offrir quelques services gratuitement (GE, la goutte épaisse, un petit bilan…). Mais seulement que les produits, nous les achetons, ça pèse aussi sur nous, ce qui fait qu’on ne peut pas élargir les services. C’est aussi difficile de dire à une personne en situation de vulnérabilité qu’on ne peut rien faire pour elle », affirme la directrice de l’ONG.

Nécessité d’un accompagnement

Une fille mineure qui tombe enceinte a besoin véritablement d’un accompagnement. « Normalement, quand ça arrive, les parents et la belle-famille doivent accompagner la fille. Et les prestataires sont là aussi pour le suivi jusqu’à l’accouchement, et les périodes après accouchement. Il ne faut pas mépriser la fille parce qu’une grossesse est venue. C’est regrettable qu’on puisse la faire sortir de la maison pour cela », conseille Améyo Tonyiké, responsable de la santé des jeunes et adolescents dans le district sanitaire Golfe. Elle ajoute : « En absence d’un accompagnement, la fille est traumatisée. Elle peut rentrer dans une dépression. La grossesse même peut ne pas arriver à terme. Elle peut faire des complications, par exemple ce que nous appelons la toxémie gravidique ou la prééclampsie et c’est fatal pour chaque femme enceinte. L’hypertension peut arriver avec ses conséquences. L’accouchement aussi, ce n’est pas sûr que cela puisse se dérouler normalement. Des fois, ça peut arriver par césarienne à cause de l’âge », prévient la sage-femme.

Par ailleurs, le nouveau programme d’accompagnement de la femme enceinte et du nouveau-né, lancé en août 2021 au Togo, Wezou, n’est pas conçu pour les mineures. Toutefois, une dérogation spéciale est accordée aux jeunes filles enceintes âgées de moins de 18 ans. La prestataire qui fait l’enrôlement peut appeler le numéro vert 83 06 pour avoir le feu vert de cette prise en charge. C’est ainsi qu’à la date du 30 juin 2023, elles étaient 11 071 mineures à être enrôlées dans le programme depuis 2021.

Des cas de grossesses précoces à l’école : à qui la faute ?

Selon Hervé Edoh, enseignant d’Etat, le premier responsable, c’est la famille. « C’est la base et l’épicentre d’une éducation solide. Avant, c’était l’école qui recadrait les choses mais aujourd’hui, ce n’est pas possible avec tous les droits que nos jeunes détiennent en main. L’école ne peut rien », a-t-il estimé. Pour Kossi Akakpo, parent d’élève, la responsabilité est partagée. Selon lui, la société, les jeunes filles et leurs parents, les jeunes garçons et leur famille sont tous coupables. « Apprenons à nos enfants l’éducation sexuelle et à bien gérer leur puberté. On ne peut pas empêcher une fille d’être draguée ou de tomber amoureuse mais on peut l’aider psychologiquement à faire preuve de patience pour avoir plus de maturité avant de se lancer dans l’aventure ; et c’est là où le rôle des parents devient important », a-t-il indiqué.

Comme Kossi Akakpo, la Secrétaire Générale du Groupe de réflexion et d’action Femme, Démocratie et Développement (GF2D), Michèle Noussoessi Aguey, trouve que la famille a une grande responsabilité. « Quand on éduque son enfant à la maison, on lui fait comprendre que quand on va à l’école, on se concentre sur les cours plutôt que de s’adonner à des relations sexuelles. Maintenant, si la fille est en âge d’avoir des relations sexuelles, il faudra que les parents puissent avoir le courage de pouvoir parler d’éducation sexuelle avec leurs enfants, aborder un certain nombre de questions que nous considérons comme tabou dans nos sociétés, notamment la question de santé sexuelle et reproductive », a-t-elle conseillé. Elle ajoute qu’au-delà de la sphère familiale, le système éducatif a aussi un rôle important. « Ce sont des enfants qui sont encadrés par des enseignants. Quand dans un établissement scolaire on se retrouve avec des cas de grossesses précoces, il y a un problème qui se pose. Quel est le suivi que les enseignants font des enfants ? Comment les éduque-t-on ? Ceci, dans la mesure où les enseignants également ont ce travail de suivi-éducation des enfants », a-t-elle rappelé.

Par ailleurs, parmi les auteurs de ces grossesses, on trouve des enseignants, des élèves, et
des personnes en dehors du milieu scolaire. « J’indexe un peu toute la société. Avons-nous réellement joué notre rôle ? Au-delà des cas de grossesses, on peut trouver des maladies comme des Infections Sexuellement Transmissibles (IST) qui doivent pulluler dans ces milieux-là ainsi que d’autres fléaux qui portent atteinte à l’éducation de ces jeunes », a ajouté Michèle Noussoessi Aguey.

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Les jeunes filles interpellées

Selon la Secrétaire Générale du Groupe de réflexion et d’action Femme, Démocratie et Développement (GF2D), une jeune fille qui, dans le monde d’aujourd’hui n’a pas un minimum de bagage intellectuel, ne peut pas penser occuper une position dans la société.
« Sans l’éducation, on n’a pas un avenir radieux », fait-elle observer, avant d’inviter les jeunes filles à penser d’abord à elles-mêmes et à leur avenir. « Même si on permet de nos jours à une fille enceinte de poursuivre facilement ses études si elle-même se sent capable de cela jusqu’à son accouchement, à un moment donné vous avez un enfant, il faut au moins pour les premiers mois de cet enfant-là que vous puissiez rester avec lui alors que pendant ce temps-là, les autres continuent et c’est votre avenir qui est en danger », a-t-elle souligné.

L’idéal pour une jeune, surtout adolescente, conseille l’actrice de la société civile, est de s’abstenir des relations sexuelles. Toutefois, poursuit-elle, celle qui ne peut pas se maitriser, doit se protéger. « Il y a plusieurs associations, plusieurs structures et même dans le système médical d’une manière générale, il y a des mécanismes qui sont mis en place pour pouvoir conseiller les jeunes filles en matière de santé sexuelle et reproductive. Allez vers ces structures pour avoir des conseils et évitez de tomber enceinte précocement. Vous êtes enfants et vous avez des enfants. Déjà, votre propre éducation n’est pas encore finie ; comment est-ce que vous pouvez éduquer un enfant à l’avenir ? C’est tout un problème », se désole Michèle Noussoessi Aguey.

La communication parents-enfants s’impose

Selon la directrice de l’Ong Afrique solidarité internationale (ASI-Togo), Marthe N’Diaye, par manque de communication autour de la sexualité dans le cercle familial, les jeunes vont sur les réseaux sociaux pour avoir des informations erronées. « Les meilleurs réseaux sociaux, ce sont les parents. C’est auprès d’eux que les enfants devraient venir puiser toutes les informations mais il faut que les parents soient eux-mêmes nantis des informations qu’ils doivent communiquer à leurs enfants. Tout part de la cellule familiale. », a-t-elle fait savoir en invitant à une collaboration étroite des ONG avec les communes pour assurer des séances de sensibilisations continues dans les communautés.

Pour sa part, la responsable santé des jeunes et adolescents dans le district sanitaire Golfe, Améyo Tonyiké indique que la communication entre parents et enfants devrait commencer très tôt. « Parler de la sexualité, de la santé reproductive à nos enfants et discuter face à face pour que les enfants arrivent à nous confier leur secret. Si vous avez l’habitude de discuter normalement avec l’enfant, il accepte vraiment de vous dévoiler tout. Ce qui veut dire qu’elle vous fait confiance. C’est ce qui manque surtout dans nos sociétés surtout africaines et la nôtre togolaise. On doit rompre cette chaîne, discuter avec les enfants, les rassurer afin qu’ils puissent nous communiquer ce qu’ils ont sur le cœur. C’est la confiance intergénérationnelle », a-t-elle proposé.

Par ailleurs, la sage-femme propose de poursuivre les sensibilisations dans les établissements pour un changement de comportement. « Les cas scolaires sont plus nombreux que les extrascolaires. Surtout au cours des vacances et c’est à la rentrée qu’on découvre les grossesses. », a-t-elle confié.